En une semaine, plusieurs textes ou initiatives ont dessiné un même mouvement : contrôler les contenus, vérifier les identités, scanner les messages, surveiller les déplacements, mettre des caméras algorithmiques partout. Chaque mesure arrive avec son emballage cadeau : protéger les mineurs, lutter contre la désinformation, combattre le racisme, préserver l’ordre public. Pris séparément, chaque argument semble recevable. Mis bout à bout, comme l’a relevé Marc Vanguard, on voit surtout apparaître une société où le citoyen n’est plus libre : il est surveillé, vérifié, filtré, authentifié.
8 juillet : les « ingérences intérieures », ou l’État arbitre du vrai
Le 8 juillet 2026, une mission d’information du Sénat sur les zones grises de l’information rend ses conclusions. Elle est portée par trois sénateurs : Laurent Lafon, de l’Union centriste, Agnès Evren, des Républicains, et Sylvie Robert, du Parti socialiste. À eux trois, ils recommandent notamment la création d’un observatoire de la désinformation avant la prochaine présidentielle, capable d’alerter les plateformes, d’agir sur les algorithmes et de rendre moins visibles certains utilisateurs jugés fautifs. Car il faut absolument combattre les « ingérences intérieures ».
Dans une démocratie, des citoyens, des médias, les associations ou des partis cherchent naturellement à influencer l’opinion. Cela s’appelle débattre, militer, convaincre, contester. Mais rebaptisez cela « ingérence intérieure », et vous transformez soudain l’adversaire politique en menace à neutraliser.
JBG a aussi pointé un autre problème : le chiffre brandi pour dramatiser la menace, ces fameux « 15 milliards de vues » attribuées aux fake news et contenus complotistes en cinq ans. Le chiffre vient d’une analyse Brandwatch liée aux travaux de Thomas Huchon. Or JBG relève que la méthode, les données précises et les catégories utilisées restent difficiles à vérifier publiquement. Et quand un chiffre invérifiable sert à justifier un dispositif de contrôle de la parole, ce n’est plus une statistique : c’est un alibi.
Officiellement, l’objectif est limpide : lutter contre la désinformation. Très bien. Mais la question politique l’est tout autant : qui décide de ce qui relève de l’erreur, de la manipulation, de l’opinion dérangeante ou de la vérité simplement minoritaire ? L’État ne censure plus : il sécurise l’écosystème informationnel. C’est plus long à dire, cela fait moins peur, mais c’est la même chose. Nous aurons peut-être bientôt la version start-up nation : le bouton « réduire la visibilité » et les équipes de sécurité informationnelle en guise de police de la pensée.
9 juillet : réseaux sociaux, carte d’identité à l’entrée
Le 9 juillet 2026, la commission mixte paritaire est convoquée sur la proposition de loi visant à protéger les mineurs des risques liés aux réseaux sociaux. Le texte a été déposé le 18 novembre 2025 par la députée Laure Miller, Renaissance / Ensemble pour la République. L’objectif affiché est difficile à contester : empêcher les moins de 15 ans d’être exposés trop tôt à l’addiction, au harcèlement, à la violence ou aux contenus inadaptés.
Mais pour vérifier l’âge, il faut bien vérifier quelque chose. Et très vite, la question devient : l’âge seulement, ou l’identité ? Car une vérification d’âge généralisée implique nécessairement un mécanisme d’identification, même indirect. Le mineur devient l’argument moral ; l’adulte devient le sujet contrôlé. Comme nous l’avons déjà écrit dans notre article sur la société de la preuve permanente et dans notre analyse sur l’Europe numérique, la liberté moderne devient une liberté sous justificatif.
Bienvenue sur Internet, merci de présenter vos papiers. Ceux qui trouvaient déjà les cookies agaçants vont adorer le contrôle d’identité numérique entre deux vidéos de chats. La démocratie, visiblement, se porte mieux quand les citoyens parlent après authentification, vérification d’âge, validation algorithmique et autorisation morale. On ne bâillonne personne, bien sûr. On vérifie simplement que chacun a bien rempli le formulaire avant d’ouvrir la bouche.
9 juillet : loi Bergé, la loi Yadan 2.0
Toujours le 9 juillet 2026, Aurore Bergé, ministre Renaissance chargée de la lutte contre les discriminations, présente en Conseil des ministres son projet de loi de cohésion républicaine contre le racisme et l’antisémitisme. Officiellement, le texte élargit la lutte contre la haine. Politiquement, beaucoup y voient une loi Yadan 2.0 : après l’échec du premier texte sur l’antisémitisme, le même esprit revient sous un emballage plus large, plus rond, plus « républicain ».
L’intention est noble : combattre la haine. Mais le mécanisme mérite discussion. Le texte prévoit que l’autorité administrative puisse demander le retrait de certains contenus en ligne lorsqu’ils sont manifestement illicites ou susceptibles de créer un trouble grave à l’ordre public. Des officiers ou agents de police judiciaire spécialement habilités pourraient émettre ces demandes.
La question n’est donc pas de savoir s’il faut lutter contre la haine. Bien sûr qu’il le faut. La question est : avec quels garde-fous, quelle intervention du juge, quels délais, et quelle définition du « trouble » ? La liberté d’expression ne disparaît pas ; elle passe simplement en procédure accélérée. C’est plus moderne, plus fluide, plus administratif. Et si le contenu a été retiré trop vite, il restera toujours possible d’en discuter plus tard, lorsque le débat sera terminé.
9 juillet : Chat Control a été voté
Le même jour, au niveau européen, Chat Control 1.0 n’est pas seulement dans le débat : il a été voté au Parlement européen. Le 9 juillet 2026, les eurodéputés ont adopté des amendements à la dérogation ePrivacy permettant aux fournisseurs de services de détecter volontairement des contenus liés aux abus sexuels sur mineurs.
L’objectif affiché est incontestable : lutter contre la pédocriminalité. Mais le principe est lourd : autoriser le scan de communications privées, au nom d’une cause que personne ne peut décemment contester. C’est toujours ainsi que commence le contrôle moderne : personne ne surveille vraiment tout le monde, on crée simplement l’architecture qui le permet. Le reste n’est qu’une question de circonstances, de crise et de prochaine bonne raison.
12 juillet : le mini-wallet avance
Le 12 juillet 2026, Ursula von der Leyen vante l’application européenne de vérification de l’âge, liée au futur portefeuille européen d’identité numérique. L’utilisateur pourra théoriquement prouver qu’il est majeur sans transmettre toute son identité. Sur le papier, c’est rassurant. Sur le papier, tout est toujours rassurant.
Même les formulaires Cerfa paraissent parfois d’une facilité enfantine, une simple formalité… jusqu’au moment où vous devez en remplir un. Là, le temps se dilate, la santé mentale vacille, et l’on comprend que la paperasse française n’est pas une étape de la vie : c’est un accompagnement personnalisé, du berceau au tombeau. Outre-Manche, on dit « fou comme un chapelier », mais en France on dit « fou comme un administré ». Donc le mini-wallet paraît être une super idée pour s’épargner des heures de torture administrative.
Le problème n’est pas seulement ce que l’outil fait aujourd’hui. C’est ce qu’il rend possible demain. Tout cela est aussi trouble que l’eau de la Seine un lendemain d’averse. Les intentions, elles, sont limpides : faire entrer dans les mœurs l’idée qu’un citoyen libre doit d’abord être un citoyen vérifié.
15 juillet : RIPOST, plaques, caméras, déplacements
Enfin, le 15 juillet 2026, l’Assemblée nationale adopte en première lecture le projet de loi RIPOST, porté par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez, reprenant aussi certaines mesures préparées par son prédécesseur Bruno Retailleau, président des Républicains. Le texte élargit l’usage des lecteurs automatisés de plaques d’immatriculation et prolonge l’expérimentation de la vidéosurveillance algorithmique jusqu’en 2030.
Les véhicules, les plaques, les déplacements : tout devient matière à captation. L’objectif affiché : lutter contre la délinquance et les troubles à l’ordre public. Mais à force de lutter contre les troubles à l’ordre public, on finit par considérer l’espace public lui-même comme un trouble potentiel. La rue devient un flux à analyser. La voiture devient un signal. Le citoyen devient une trajectoire. La caméra ne regarde plus seulement : elle interprète, trie, repère, alerte.
« C’est la modernité, il faut vivre avec son temps », nous répète le gouvernement. Certes. Mais allez dire ça à John Connor, vous allez être bien reçu. Lui aussi a vu ce que donnait une machine à qui l’on confiait un peu trop l’avenir de l’humanité.
Conclusion : Big Brother, mais avec de bonnes intentions
Personne ne nie les problèmes : criminalité, haine en ligne, pédocriminalité, addiction des jeunes aux écrans, manipulations de l’information. Mais l’accumulation interroge. En quelques jours, tout converge vers le même réflexe : identifier, filtrer, retirer, scanner, tracer.
La société de confiance reposait sur un principe simple : le citoyen est libre, sauf abus. La société de surveillance inverse la logique : le citoyen est admis, après vérification. C’est moins brutal qu’une dictature, évidemment. C’est même très administratif, très progressiste, très propre sur soi. Une application, une procédure accélérée, un algorithme, une autorité indépendante et un joli communiqué.
Big Brother a modernisé sa garde-robe. Il ne débarque plus en bottes, brassard au bras et mégaphone à la main. Il arrive en costume clair, avec un dossier de presse, une cause noble, une application européenne, un comité d’experts et la promesse que tout cela est évidemment « pour notre bien ». Le parallèle est excessif. Quand, en sept jours, on parle de scanner les messages privés, de vérifier l’identité sur les réseaux sociaux, de retirer des contenus sans juge immédiat, de surveiller les plaques d’immatriculation et de prolonger les caméras algorithmiques, il devient difficile de ne pas trouver que le hasard a un sens de l’organisation remarquable.


