Puisque nous n’avions pas assez de guerres dans ce vaste monde, la CGT a trouvé une nouvelle guerre à mener : celle contre les drones français.
Ce lundi à 12 h 30, le syndicat appelle à manifester devant l’usine Renault du Mans contre le projet de fabrication de drones militaires du constructeur. Solidaires, la Ligue des droits de l’homme, le Mouvement pour la paix, Sortir du nucléaire et le Parti communiste seront également de la partie, réunis derrière un même mot d’ordre : « Non à l’économie de guerre ».
L’affaire serait presque comique si elle n’illustrait pas aussi parfaitement les contradictions de la gauche syndicale. Depuis des années, la CGT réclame la réindustrialisation, dénonce les délocalisations et exige le retour de la souveraineté industrielle. Mais lorsqu’une usine française s’apprête concrètement à produire en France du matériel stratégique pour la défense française, les grands défenseurs de l’industrie nationale ressortent les pancartes.
Le projet « Chorus » associe Renault à Turgis Gaillard, entreprise française spécialisée dans l’aéronautique et la défense. L’usine du Mans doit mettre son savoir-faire industriel au service d’une production pouvant atteindre, à terme, 600 drones par mois. Une usine française, un constructeur français, une entreprise française et une production stratégique réalisée en France : à écouter les discours habituels de la CGT, il ne manquerait plus que le champagne. Ce seront finalement les banderoles.
La contradiction est d’autant plus flagrante qu’en octobre 2025, la CGT appelait elle-même à « reconquérir notre souveraineté industrielle » et proposait jusqu’à la création d’un « pôle national public de défense » pour reprendre la maîtrise des industries d’armement. La souveraineté industrielle est donc excellente lorsqu’elle tient sur un tract, beaucoup moins lorsqu’elle prend la forme d’une chaîne de production.
Ce réflexe ne date d’ailleurs pas d’hier. Pendant la guerre d’Indochine, le Parti communiste et la CGT participaient déjà à la mobilisation contre l’effort de guerre français. Des dockers refusaient de charger armes et munitions à destination de l’Indochine et des convois militaires étaient bloqués. En 1950, à Roanne, la CGT appelait notamment à empêcher le départ d’un train transportant automitrailleuses, chenillettes, moteurs et armement. Trois quarts de siècle plus tard, les chenillettes ont laissé place aux drones. Le logiciel idéologique, lui, semble avoir remarquablement résisté au temps.
Car derrière le paradoxe se trouve une ligne assumée. La CGT réclame que les budgets militaires soient réduits « au strict minimum » et dénonçait encore les 413 milliards d’euros de la loi de programmation militaire 2024-2030 comme participant à une « course aux armements ». Elle veut donc simultanément une industrie souveraine et un effort militaire réduit, quitte à combattre les productions qui permettent précisément à la France de limiter sa dépendance envers l’étranger.
La guerre en Ukraine a pourtant consacré les drones comme un équipement majeur du champ de bataille moderne. Refuser de les fabriquer en France ne les fera disparaître ni des conflits ni des arsenaux étrangers. Cela signifie simplement que, le jour où la France en aura besoin, elle risque de devoir dépendre de ceux qui auront continué à les produire.
Voilà toute l’absurdité de la manifestation du Mans. Pendant des décennies, la CGT a dénoncé les usines qui fermaient. Aujourd’hui, elle manifeste devant une usine qui produit.
Il fallait finalement comprendre la réindustrialisation version CGT : des usines, mais pas trop ; une souveraineté, mais surtout théorique ; des ouvriers qui produisent, mais uniquement ce que l’idéologie syndicale aura préalablement homologué.
Pendant que les salariés travaillent, que les ingénieurs développent et que la France tente péniblement de reconstruire son indépendance industrielle, les glandeurs auront au moins trouvé de quoi occuper leur lundi midi : manifester contre une usine française qui produit en France pour la défense de la France.
À chacun sa conception de la souveraineté.
Au moins, les rôles sont clairs. Choisi ton camp, camarade !


