Après cinq ans de controverse scientifique transportée sur les réseaux sociaux, l’État s’apprête à doter la lutte contre la « désinformation » en santé d’un Observatoire, d’un Info-Score, d’une politique de sanctions et d’une intelligence artificielle. Dans sa chronique de Ligne Droite du 6 octobre 2026, Emmanuelle Darles passe en revue les personnages de cette « Brigade du Vrai » et se demande qui décidera de ce que l’IA aura le droit de considérer comme vrai ?
Du Gang des Cerises trottinettes à la Brigade du Vrai
Il faut d’abord parler d’un gang, qui porte un nom absolument formidable : le Gang des Cerises trottinettes. On pourrait croire à une bande de retraités spécialisés dans le vol de vélos électriques. Pas du tout. Constitué pendant la crise du Covid autour de citoyens, de chercheurs, d’enseignants et de professionnels de santé, il a décidé de suivre de très près les travaux de Didier Raoult et de l’IHU de Marseille : ses publications, ses protocoles, ses déclarations, ses tweets, ses articles, ses interventions publiques, en interpellant des journalistes gauchistes, des autorités macronistes et en saisissant des instances professionnelles, là aussi sous présidence macroniste. Guillaume Limousin, l’un des membres du collectif, explique lui-même avoir organisé une tribune contre les travaux de Didier Raoult et rédigé un signalement documenté à l’Ordre des médecins. Nous ne sommes donc plus exactement dans l’image romantique du savant qui répond à un autre savant par une publication de douze pages dans une revue que personne ne lira. La controverse scientifique est entrée dans Twitter, où tout devient immédiatement plus élégant : captures d’écran, vieux messages, dossiers, accusations. Il faut l’avouer, Twitter se substitue aujourd’hui à la justice et aux pouvoirs d’enquête.
Après cinq années de cette formidable démonstration de sérénité intellectuelle, le tout financé par des officines obscures comme Conspiracy Watch, payée par le fonds Marianne, l’État français a contemplé le champ de bataille et s’est demandé ce qui pouvait bien manquer. La réponse est arrivée : après le Gang des Cerises trottinettes, voici la Brigade du Vrai, prête à sauver le monde contre la « désinformation ». Cette fois, on passe à la catégorie supérieure. Le Gang avait Twitter, la Brigade aura un Observatoire. Le Gang avait des captures d’écran, la Brigade aura des outils de détection. Le Gang avait ses dossiers, la Brigade aura son corpus. Et bientôt, naturellement, son intelligence artificielle, car les super-héros ont toujours un super-ordinateur capable de leur répondre.
Le Gardien de l’Intégrité, le Maître des Chiffres et le Recruté
Comme toute équipe de super-héros, la Brigade possède ses personnages. Commençons par le Gardien de l’Intégrité. Le 26 mars dernier, Santé publique France nomme le docteur Hervé Maisonneuve référent à l’intégrité scientifique pour trois ans. Sa mission : vigilance, déontologie, intégrité, reddition de comptes. En clair, l’homme chargé de regarder sous le tapis. Puis quelqu’un regarde sous le sien, et y trouve Pfizer. Dans la base publique Transparence Santé apparaissent 171.150 euros de liens financiers avec sa société de conseil. Lui conteste des doublons et estime le montant réel à 98.875 euros hors taxes. Très bien : passons de 171.000 à 98.000 euros. Nous venons de transformer une maison avec jardin dans le Poitou en appartement T2 avec parking. Mais le problème n’est même pas là : cette relation n’avait pas été correctement déclarée. Et lorsque l’affaire sort, notre Gardien de l’Intégrité prononce cette phrase magnifique : « J’avais oublié ça. » On oublie un rendez-vous chez le dentiste, son mot de passe, l’anniversaire de son beau-frère parce que, franchement, personne ne connaît l’anniversaire de son beau-frère. Mais oublier près de cent mille euros provenant de Pfizer lorsqu’on occupe précisément une fonction d’intégrité scientifique demande un talent particulier. Six mois après sa nomination, il démissionne. Et là survient un détail : sur le site de Santé publique France, sa page est restée un moment dans un état extraordinaire. En haut, on apprenait son départ ; plus bas, on lisait toujours qu’il avait été nommé pour trois ans et qu’il devait notamment conseiller l’agence dans sa lutte contre la désinformation. Ils ont supprimé le gardien, mais oublié le conseiller. Il est donc à la fois parti et encore là.
Arrive ensuite le Maître des Chiffres. Le 2 janvier 2024 paraît une étude estimant à 16.990 le nombre de morts associés à l’hydroxychloroquine chez des patients hospitalisés dans six pays. Deux jours plus tard, le professeur Mathieu Molimard explique sur franceinfo, en substance, que dix-sept mille morts, c’est probablement une estimation basse : ajoutez l’Inde, le Brésil, les autres vagues épidémiques, et l’on dépasserait largement les cent mille. Dix-sept mille, puis deux pays, quelques vagues, et nous voilà à cent mille. C’est la seule recette de cuisine dans laquelle on peut ajouter le Brésil. Mais le 26 août 2024, la revue rétracte l’article : la publication sur laquelle reposait l’estimation initiale est retirée. Voilà d’ailleurs quelque chose de parfaitement normal, c’est même ainsi que la science fonctionne : on publie, on critique, on découvre éventuellement des problèmes et l’on rectifie. Le problème, c’est que le chiffre, lui, avait déjà quitté le laboratoire. Il était passé à la radio, et les chiffres spectaculaires possèdent cette propriété merveilleuse de voyager beaucoup plus vite que les rétractations. À partir de là, une petite différence de traitement devient intéressante. Si Tata Jacqueline partage sur Facebook une étude douteuse, elle participe à la désinformation. Si un expert extrapole à cent mille morts à partir d’une étude qui sera finalement rétractée, il s’est trompé dans un contexte scientifique évolutif. Les experts disposent en effet d’un mécanisme formidable : l’erratum. Les citoyens, eux, subiront des sanctions.
Reste le personnage le plus mystérieux de l’équipe : le Recruté. Il est formidable parce que vous ne connaissez pas son nom. Pourtant, il doit participer au dispositif destiné précisément à déterminer quelles informations de santé sont suffisamment fiables pour être proposées au public. Lorsque le ministère recrute le responsable de l’Observatoire de la désinformation en santé, on découvre d’abord son rattachement : auprès du délégué à l’information et à la communication du ministère. Pas auprès d’une faculté de médecine, pas directement auprès d’un organisme scientifique indépendant : auprès de la communication. L’organisme chargé d’identifier l’information fiable dépend donc de ceux dont le métier consiste à organiser la communication institutionnelle. Il fallait oser. Le meilleur vient ensuite. Le profil recherché mentionne notamment des formations en administration publique, droit public, finances ou gestion. Et l’expérience dans le domaine de la santé ? Appréciée. Pour diriger un dispositif consacré à la vérité médicale, connaître la santé n’était donc pas exactement indispensable : c’était un petit plus, un bonus, comme parler espagnol, maîtriser Excel ou avoir le permis B.
L’arme ultime : une IA et un « corpus contrôlé »
Nous avons donc notre équipe : le Gardien de l’Intégrité qui oublie Pfizer, le Maître des Chiffres qui ajoute quelques continents, le Recruté dont la connaissance de la santé constituait une qualité souhaitable. Mais une équipe de super-héros n’est rien sans son arme ultime, et celle de la Brigade du Vrai sera évidemment l’intelligence artificielle. Elle veut proposer des réponses toujours sourcées, à partir d’un corpus contrôlé. Contrôlé, évidemment, par elle-même, avec ses conflits d’intérêts avec des laboratoires pharmaceutiques. Et là, permettez à l’informaticienne d’être légèrement pénible. Une intelligence artificielle ne sait pas ce qu’est la vérité. Il n’existe pas, caché quelque part dans un serveur, un petit voyant vert qui s’allume lorsque la réponse est vraie. Une IA travaille avec ce qu’on lui donne : des sources, des données, des règles, des instructions, des choix humains. La question essentielle n’est donc pas : « Est-ce que l’intelligence artificielle nous dira la vérité ? » Elle est : « Qui décidera de ce qu’elle aura le droit de considérer comme vrai ? » La réponse est dans la question : la Brigade du Vrai et ses super-héros.
Revenons au Gang des Cerises. Pendant cinq ans, nous avons vu se constituer sur les réseaux sociaux une sorte de police informelle du débat scientifique. On surveille, on documente, on signale, on interpelle les employeurs, les journalistes, les institutions. Certains présentent cela comme un remarquable travail citoyen. Ceux qui ont été visés parlent, eux, de traque, de délation et de harcèlement. Mais le plus savoureux est ailleurs. Toute cette immense machine destinée aujourd’hui à nous protéger contre les fausses informations est née au milieu d’une période où l’on nous a raconté à peu près tout et son contraire, chaque fois avec la gravité d’un communiqué de l’Académie des sciences. Souvenez-vous. Au début, les masques n’étaient pas nécessaires pour la population générale ; quelques mois plus tard, ils devenaient obligatoires jusque dans certaines rues désertes, le virus ayant manifestement découvert le Code de la route. On pouvait déjeuner assis dans un café, mais pas boire debout au comptoir, le virus possédant donc une connaissance remarquable du mobilier. On pouvait marcher à un kilomètre de chez soi, attestation en poche, mais le kilomètre suivant devenait soudain beaucoup plus dangereux, le virus respectant les bornes et le cadastre.
Aujourd’hui, nous arrivons au sommet de cette merveilleuse construction. Ce sont ces institutions, ces experts, que dis-je, ces super-héros de la science qui vont contribuer à décider du corpus contrôlé de l’intelligence artificielle chargée demain de répondre à des millions de citoyens. C’est assez vertigineux. Le Gardien de l’Intégrité qui avait oublié Pfizer participera à un système chargé de nous apprendre à vérifier les conflits d’intérêts. Le Maître des Chiffres, qui pouvait passer de dix-sept mille morts à plus de cent mille avant que l’étude de départ ne soit rétractée, participera à un dispositif chargé de qualifier les chiffres fiables. Et le Recruté, dont l’expérience en santé était simplement « appréciée », participera à la structure chargée de nous expliquer quelles informations médicales méritent notre confiance. Mais rassurez-vous : ils ne comptent pas s’arrêter là, car la Brigade du Vrai a prévu quelque chose de beaucoup plus pédagogique : un Info-Score Santé. Comme le Nutri-Score. Vous connaissez le principe : sur votre paquet de céréales, A, B, C, D ou E. Le rapport recommande de développer un Info-Score Santé, pensé sur le modèle du Nutri-Score, afin d’aider le public à évaluer la qualité d’une information sanitaire, et le Sénat a lui-même résumé la proposition comme une forme de « Nutri-Score de l’information sanitaire ». Nous avions déjà réussi à noter le jambon ; nous allons maintenant noter la pensée.
La recommandation numéro 7 du rapport s’intitule : « Inverser le risque : sanctionner les désinformateurs et protéger les scientifiques. » L’idée affichée n’est pas de créer immédiatement un nouveau délit, mais d’utiliser plus fermement les textes existants, de rendre publiques les sanctions prononcées et de mieux protéger juridiquement les scientifiques visés. La Brigade du Vrai va donc disposer d’un Observatoire chargé de détecter la désinformation, d’un système d’infovigilance, d’un Info-Score destiné à qualifier la fiabilité des contenus, d’une politique de sanctions contre les désinformateurs et, demain, d’outils d’intelligence artificielle permettant de fournir l’information jugée fiable. Le gouvernement a déjà officiellement lancé l’Observatoire et la veille continue dans sa stratégie nationale de janvier 2026. À ce stade, Batman peut rentrer chez lui.
Quant à ce texte, je ne connais pas encore sa note à l’Info-Score. Mais une chose est sûre : moi, je n’ai pas oublié mes conflits d’intérêts. Je n’en ai tout simplement pas.
Emmanuelle Darles


