Par Alexandre de Galzain
Qui aurait pu croire que le peuple albanais se rassemblerait, uni, derrière l’étendard du flamant rose ? Voilà désormais plusieurs semaines que l’Albanie est secouée par des manifestations de très grande ampleur, réunissant la gauche et la droite à travers tout le pays et portant le même message d’opposition à la destruction du patrimoine naturel albanais et au système de corruption du président socialiste Edi Rama.
Un projet titanesque
Tout commence avec l’annonce d’un gigantesque complexe hôtelier de luxe sur la côte adriatique, dans une zone protégée classée pour sa biodiversité exceptionnelle. Le projet, estimé à plus d’un milliard d’euros, est porté par Ivanka Trump et Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Il prévoit des hôtels haut de gamme, des résidences privées et des infrastructures touristiques sur des terres incluant la lagune de Narta, sanctuaire de flamants roses et d’autres espèces protégées. La révolte prendra donc le nom de cet oiseau, devenu un symbole de l’identité albanaise.
Les habitants de Zvërnec, petit village côtier près de cette lagune de Narta, dénoncent un « écocide ». Destruction d’écosystèmes fragiles, opacité des permis, expropriations contestées et risques de pollution : tout est réuni pour saccager ce patrimoine naturel exceptionnel, une des rares zones protégées du littoral méditerranéen.
L’échec du socialiste Edi Rama
En quelques semaines, le mouvement s’est étendu à Tirana et à d’autres villes du pays. Des milliers de personnes descendent régulièrement dans la rue, brandissant des drapeaux roses symbolisant les flamants.
Le mot d’ordre dépasse rapidement la seule question environnementale et s’étend à tous les bords politiques : corruption, clientélisme, mainmise des oligarques et échecs du gouvernement Rama au pouvoir depuis 2013 sont désormais au cœur des revendications. Toutes les critiques étaient déjà là, ne manquait que l’étincelle. Pour se défendre, le Premier ministre socialiste brandit un argument que les Français connaissent bien : les ingérences étrangères – ici, russes et iraniennes, sans déborder d’originalité.
Une révolte profondément géopolitique
Ce qui peut surprendre, c’est que jusqu’à cette Révolte des Flamants Roses, l’Albanie était un pays assez unanimement pro-américain. Après la chute du régime communiste stalinien d’Enver Hoxha et de Ramiz Alia, le pays commence à se tourner vers l’Occident, l’Union européenne et les États-Unis. Appuyée par Washington durant la guerre de Yougoslavie, l’Albanie a depuis conservé une politique tournée vers les grandes puissances de l’Ouest comme la France d’Emmanuel Macron ou l’Italie de Giorgia Meloni, avec laquelle Edi Rama avait d’ailleurs passé des accords pour accueillir les migrants qui entreraient sur le sol italien.
Adhérente de l’OTAN, l’Albanie cherche désormais à rejoindre l’Union européenne. Si elle a réussi à se faire placer sur une carte au niveau touristique, elle doit désormais rehausser son économie et… lutter contre la corruption. Or, sur ce dernier point, pas sûr que les poignées de main chaleureuses du géant Edi Rama suffiront à convaincre Bruxelles. L’indice de corruption albanais est l’un des pires d’Europe, et l’accord douteux et anti-écologique d’Edi Rama et de Jared Kushner n’est certainement pas pour arranger la situation.
L’Albanie est désormais à un tournant. Soit le peuple aura la tête d’Edi Rama et du projet immobilier, soit c’est le Premier ministre qui parviendra à imposer sa volonté par la police et l’épuisement des manifestants. Quoi qu’il arrive, le complexe hôtelier aura sans doute bien du mal à être mis en œuvre : les prochaines élections législatives sont dans trois ans, et à l’heure actuelle, il est peu probable qu’Edi Rama garde sa place.



