Passeport produits, identité numérique, euro dématérialisé, vérification d’âge obligatoire… L’Union européenne multiplie les dispositifs au nom de la protection , de la modernisation et de la transparence. Chaque dispositif, pris séparément, semble raisonnable. Mais combinés ensemble ? Ils dessinent une nouvelle société assez inquiétante. Cette perspective pose une question à laquelle personne à Bruxelles ne veut répondre : Ne sommes-nous pas en train de nous diriger vers un crédit social chinois à la sauce européenne ?
Officiellement, l’Europe ne revendique pas un objectif de surveillance. Elle choisit une autre méthode : elle passe par les bonnes intentions, la technique, la norme . Un outil pour mieux informer le consommateur. un autre pour prouver son identité. Encore un autre pour protéger les mineurs en ligne. Un quatrième pour moderniser les paiements. La méthode reste toujours la même : partir d’un problème réel et trouver une solution numérique. Le résultat : cela crée une couche d’identification supplémentaire qui se cumule aux autres.
Le petit nouveau prévu pour 2027 : le passeport produit numérique (DDP en anglais). Il est prévu dans le cadre de la réglementation européenne sur l’écoconception et devra permettre de stocker et partager les données sur la durabilité, la réparabilité ou encore l’impact environnemental des produits. La Commission européenne le présente comme un moyen d’améliorer l’information donnée au consommateur et la transparence des chaînes de valeur. Mais dès l’instant où l’objet reçoit une identité numérique, on pourra suivre son parcours, sa revente, sa réparation, son acheteur, son mode de paiement.
D’une liberté facultative à une obligation réelle
La Commission européenne nous présente toujours ses nouveaux projets comme quelque chose de révolutionnaire, de moderne, qui facilite la vie. Un outil numérique que chacun est libre d’utiliser ou non…jusqu’à ce qu’il devienne un prérequis pour l’accès à différents services. Le portefeuille numérique en est le parfait exemple. Entré en vigueur en mai 2024, il se présente comme un outil pratique et sécurisé. En plus de permettre de prouver son identité, il permet aussi de signer un document, de justifier son âge ou encore d’accéder à des services publics. Mais plus que cela, il peut également intégrer le permis de conduire, les diplômes, les comptes bancaires et bien d’autres.
Mais un outil peut être facultatif d’après la loi et devenir obligatoire en pratique. Si demain ce portefeuille devient indispensable pour accéder à un service public, ouvrir un compte ou louer une voiture, il devient obligatoire de manière informelle. C’est le grand danger avec le “facultatif obligatoire” : personne ne vous contraint officiellement mais la vie devient impraticable sans cet outil. Cette identité numérique n’est pas seulement intrusive, elle est également mise en place avec des outils plutôt inefficaces, susceptibles de rencontrer des problèmes fréquemment et facilement piratables (contrairement à ce qu’on nous dit pour nous rassurer). Le caractère indispensable de cette identité numérique en fait un véritable objet de convoitise pour les voleurs.
La vérification de l’âge en ligne montre cette logique. L’objectif de protéger les mineurs est évidemment légitime. Mais si l’accès aux réseaux sociaux et autres plateformes est conditionné à cette preuve via l’identité numérique, toute la population est de fait concernée. Le réseau EDRi (European Digital Rights) alertait d’ailleurs dès 2025 sur les risques de devoir utiliser une identité gouvernementale pour accéder à Internet, ainsi que sur les conséquences sur la vie privée, la liberté d’information et l’exclusion numérique.
Ce n’est pas sans rappeler l’essai de fiction Voici comment la vie pourrait changer dans ma ville d’ici 2030, écrit en 2016 par Ida Auken, femme politique danoise du parti de la social-démocratie, pour le WEF (World Economic Forum). Un monde où nous ne possédons plus rien, où la vie privée n’existe plus mais où nous sommes heureux de notre sort. Évidemment, cela s’appliquerait uniquement au commun des mortels, pas à nos chers politiques. A la lumière des récentes décisions prises par nos dirigeants, cet essai ne semble plus vraiment tenir de la simple fiction mais bien d’une préfiguration à un futur proche.
L’argent liquide, dernier rempart du paiement anonyme
L’euro numérique pose la même question. La BCE (Banque Centrale Européenne) assure que cela ne sera pas une monnaie programmable et qu’un mode hors ligne pourrait offrir une confidentialité proche de l’argent liquide. La CNIL (Commission Nationale de l’Information et des Libertés) rappelle cependant que le règlement est toujours en discussion et que l’Eurosystème se prépare à une possible émission à l’horizon de 2029.
La grande différence avec l’argent liquide reste fondamentale : un billet de banque circule sans compte, sans identifiant et sans terminal. Le paiement numérique, quant à lui, laisse toujours une trace. La question qui se pose alors est : qui pourra la consulter ? La banque ? Le prestataire ? Le fisc ? Ou même, la justice ou la BCE ? Si le liquide n’est pas protégé comme une liberté fondamentale, il deviendra à terme un lointain souvenir.
Une technocratie pétrie de bonnes intentions
Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Les membres de la Commission nous assurent que toutes ces mesures sont nécessaires pour nous protéger, pour mettre nos chères petites têtes blondes à l’abri de la pédocriminalité. Que des desseins louables sur le papier. Mais qu’en est-il en réalité ?
Le Digital Fairness Act, prévu pour cet automne, ajoute une nouvelle dimension institutionnelle. Il visera les dark patterns (interfaces trompeuses), le marketing d’influence et les pratiques de personnalisation déloyale. Une fois de plus, le problème reste: les plateformes exploitent les vulnérabilités et les biais cognitifs des utilisateurs. Thierry Breton disait vouloir mettre en place un système pour voir la “boîte noire” des plateformes pour accéder aux algorithmes. Mais en réalité, il permettra d’avoir un véritable accès aux pratiques des citoyens en imposant la vérification de l’âge de l’utilisateur et il sera possible de voir tout son historique. Le but est clairement d’avoir un regard sur les faits et gestes de toute la population.
Mais qui écrira les interdits ? Le Parlement après débat public ? Ou la Commission par lignes directrices, codes de conduite et des actes délégués (compléments d’une loi européenne sur des points non essentiels ? La question est démocratique. L’article 290 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne autorise le recours aux actes délégués, mais les éléments essentiels d’un domaine doivent demeurer inscrits dans l’acte législatif. En droit européen, ce mécanisme est censé ne servir qu’à préciser des dispositions non essentielles d’une loi. Le cœur politique, lui, doit être tranché par le Parlement européen et le Conseil. Or, il y a de plus en plus d’actes délégués mis en place par une commission non élue qui mise sur le droit gris et dont les décisions ne sont jamais discutées. C’est toute la frontière entre l’ajustement administratif et le pouvoir politique qui est en jeu.
La mise en place d’une surveillance qui ne dit pas explicitement son nom
Cette inquiétude rejoint alors une contradiction plus large : l’Europe prétend vouloir bâtir une souveraineté numérique. Les technocrates attaquent la souveraineté numérique nationale en imposant progressivement une souveraineté numérique transnationale. Avec pour but d’imposer une identité transnationale européenne ? De même, l’identité numérique européenne dépendra des appareils connectés, donc des systèmes contrôlés par Google et Apple, des entreprises américaines en position quasi hégémonique en Europe. Cela soulève un véritable problème sur le traitement et la conservation des données personnelles car n’importe quel acteur américain pourra s’en servir à des fins nébuleuses. La vie entière des citoyens sera alors totalement accessible et visible. Une vraie souveraineté ne tient pas seulement à remplacer un outil américain par un label européen. Elle suppose de maîtriser les infrastructures techniques, les règles ainsi que les données avec des outils européens.
Au final, peu importe que les acteurs soient américains ou européens : nos données sont exploitées et nos libertés semblent vouées à rejoindre le domaine du souvenir. Nos moindre faits et gestes, même les plus anodins, seront scrutés.
Ce n’est pas encore le crédit social à la chinoise. Pas tout à fait. Mais la trajectoire est claire, et la vitesse s’accélère. Mesure après mesure, texte de loi après texte de loi, la liberté perd du terrain. La véritable question n’est donc pas de simplement refuser le tout numérique. Elle est plus grave encore : peut-on encore être libre dans une société où chaque geste est surveillé et vérifiable ? Consentons-nous vraiment à abandonner nos libertés pour une “sécurité” utopique ? Il s’agit plutôt d’une véritable dystopie imposée par une technocratie non élue mais qui détient pourtant une toute puissance, avec la complicité des dirigeants des pays européens.


