Rapporteur en 2024 d’une commission d’enquête sénatoriale sur les influences étrangères, Rachid Temal est aussi président du groupe d’amitié France-Algérie. Une double casquette qui interroge, au regard de ses prises de position répétées en faveur d’un apaisement avec Alger et de sa volonté revendiquée de « montrer une autre image de l’Algérie ».
Certains auront vu passer l’information selon laquelle le socialiste Rachid Temal aurait été chargé de préparer le nouveau projet de loi contre les ingérences étrangères. L’information mérite toutefois d’être nuancée. Le projet de loi relatif à la lutte contre les ingérences étrangères dans la vie démocratique a été déposé par le gouvernement le 22 juillet 2026, sous la signature du ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Mais sa discussion au Sénat n’est prévue que le 20 octobre et, à ce jour, le dossier parlementaire ne désigne pas encore Rachid Temal comme rapporteur du texte. Néanmoins, s’il en est probablement déçu, le sénateur socialiste peut se consoler en se rappelant qu’il n’a pas eu besoin d’attendre la loi de 2026 pour se voir confier une responsabilité de premier plan dans la lutte contre les influences étrangères. Le Sénat lui avait déjà remis les clés du sujet deux ans plus tôt.
En février 2024, lorsque la Haute Assemblée crée sa commission d’enquête sur les politiques publiques face aux opérations d’influence étrangères, c’est Rachid Temal qui en devient le rapporteur. Six mois plus tard paraît, sous son nom, un rapport de plusieurs centaines de pages intitulé Lutte contre les influences étrangères malveillantes. Pour une mobilisation de toute la Nation face à la néo-guerre froide. L’ennui, c’est que Rachid Temal n’est pas seulement un spécialiste des opérations d’influence. Il préside également le groupe interparlementaire d’amitié France-Algérie du Sénat. Sous sa présidence, ce groupe organise des auditions avec l’ambassadeur d’Algérie en France, travaille avec la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française, s’intéresse aux relations économiques avec Alger et envisage des déplacements de délégations sénatoriales en Algérie, comme le détaille le site internet du Sénat. On pourrait encore considérer ce chevauchement comme une simple curiosité administrative si Rachid Temal avait adopté, lors des crises franco-algériennes, une réserve à la mesure de la sensibilité du rôle qui lui avait été confié sur les questions d’ingérence. Il a fait l’inverse.
En février 2025, le torchon brûle entre Paris et Alger. Rachid Temal se rend pendant deux jours dans la capitale algérienne, à l’invitation de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française. Il y rencontre des entrepreneurs et des responsables économiques. Le déplacement intervient alors que les relations entre les deux gouvernements sont empoisonnées par une succession de contentieux diplomatiques. Il faut croire que Rachid Temal ne doute guère de ses talents de diplomate. Il semble, en revanche, avoir oublié qu’il travaille pour la France. Alors que le contexte aurait pu le conduire à rentrer au pays avec un discours inquiet sur les pressions exercées par le pouvoir algérien, il revient plutôt avec un plaidoyer en faveur d’une autre perception de l’Algérie. Ses propres mots méritent d’être relus : « Mon rôle est de montrer une autre image de l’Algérie », déclare-t-il après son voyage. Il décrit alors un pays qui « bouge », qui « se transforme économiquement » et qui mérite, selon lui, mieux que les « stéréotypes » diffusés par une partie de la presse française. Il explique également que la politique étrangère française ne doit pas se décider sur les « plateaux de Bolloré ». Le journal algérien qui recueille ses propos souligne alors que son diagnostic rejoint celui d’Abdelmadjid Tebboune sur le rôle de certains médias français dans la détérioration de l’image de l’Algérie. Simple fantasme de ce fils d’Algériens pour son pays d’origine ? Quoi qu’il en soit, l’épisode mérite davantage qu’un haussement d’épaules. Un parlementaire français revient d’Alger et explique que son rôle consiste à montrer aux Français « une autre image de l’Algérie ». Or ce même parlementaire est celui auquel le Sénat avait confié, quelques mois auparavant, la rédaction d’un rapport de référence sur les mécanismes par lesquels des puissances étrangères cherchent à modeler les perceptions, les récits et le débat public.
Monsieur Temal a, pour le moins, un sens original de la mission.
Le sénateur socialiste ne s’arrête pas là. Il poursuit sa démonstration en contestant ouvertement le récit de Bruno Retailleau sur la crise franco-algérienne. Alors que le ministre de l’Intérieur estime que l’Algérie a cherché à humilier la France dans l’affaire de l’influenceur Doualemn, Temal rétorque que l’Algérie n’a « jamais cherché à humilier la France», s’opposant ainsi frontalement à la parole de Beauvau. Quelques semaines plus tard, alors que la droite sénatoriale soutient le durcissement de la position française, Rachid Temal attaque de nouveau la stratégie de fermeté. « Il faut dialoguer, plutôt qu’aboyer », déclare-t-il à Public Sénat. Le mot vise évidemment la ligne défendue par Bruno Retailleau face au gouvernement algérien.
Résumons la situation : l’homme auquel le Sénat a confié la radiographie des influences étrangères en France est aussi l’un des parlementaires qui entretiennent les relations politiques les plus suivies avec l’Algérie. Et lorsqu’une crise grave éclate entre Paris et Alger, sa voix s’élève contre la « surenchère » française, contre Retailleau, contre les médias Bolloré et contre les « caricatures » de l’Algérie. Lorsqu’un parlementaire revendique lui-même son « rôle » de corriger l’image d’un État étranger dans le débat public français, il est parfaitement légitime de se demander s’il était l’homme le mieux placé pour se pencher sur les questions d’ingérence. D’autant que son propre rapport de 2024 explique avec gravité que les stratégies d’influence modernes ne ressemblent plus à « l’espionnage de grand-papa ». Le rapport Temal décrit des opérations qui passent par l’information, le façonnage des perceptions, le soft power, l’exploitation des fractures politiques et la capacité d’acteurs étrangers à peser sur le débat national. Il souligne que la France affronte un durcissement des stratégies d’influence et appelle à une refonte globale de la politique publique dans ce domaine. On mesure l’ironie.
La dimension ironique du parcours de Rachid Temal ne s’arrête d’ailleurs pas là. En 2023, le média algérien Algérie Patriotique l’avait attaqué en le présentant notamment comme un « ami du MAK, des harkis et d’Israël ». Temal s’était empressé de se défendre, qualifiant plusieurs de ces affirmations de mensongères et diffamatoires. Autrement dit : « Rassurez-vous, braves dignitaires du régime algérien, Monsieur Temal est bel et bien dévoué à votre cause ! »
Si Rachid Temal n’est pas officiellement le rapporteur de la loi de 2026, il dispose de quelque chose de plus durable qu’un titre inscrit sur un dossier législatif : l’autorité acquise grâce au rapport sénatorial de 2024. Il s’exprime désormais sur le sujet en qualité d’ancien rapporteur et constitue, d’une certaine manière, une référence institutionnelle en la matière. Or celui qui prétend évaluer les vulnérabilités de la démocratie française doit pouvoir être regardé sans que surgisse immédiatement la question de ses propres proximités politiques avec des puissances étrangères particulièrement actives dans leur relation avec la France. Dans le cas de Rachid Temal, cette question se pose.
La France entend désormais se protéger des stratégies d’influence. Fort bien. Elle crée des services, vote des lois, rédige des rapports, organise des commissions d’enquête et multiplie les déclarations sur la souveraineté informationnelle. À la bonne heure. Mais elle pourrait commencer par regarder à qui elle confie le stylo.
Liselotte Dutreuil



