Écologie, protection des mineurs, souveraineté, sécurité, lutte contre la fraude, simplification administrative : que de nobles causes, n’est-ce pas ? Mais les intentions sont-elles toujours aussi pures que les mots employés pour les présenter ? Depuis plusieurs années, l’État et les institutions européennes ont développé tout un vocabulaire du soin, de la protection et du progrès. La surveillance moderne ne dit pas : « je vous surveille ». Elle nous tient fermement les mains et dit tendrement : « je vous protège, je vous simplifie la vie, je vous sécurise. » Et c’est précisément cette douceur apparente qui la rend si difficile à combattre.
En France, nous pouvons nous vanter d’avoir un chef de l’Etat précurseur en matière de surveillance et de réduction de libertés. Mais, bien sûr, aucune de ces mesures ne se présente de cette façon. Elles sont joliment enrobées de sucre pour mieux faire passer la pilule. Mais toute cette saccharine commence à nous pourrir les dents et la vie.
Les bonnes intentions, la novlangue du pouvoir
Nous ne sommes pas dans 1984… Du moins, pas encore. Mais Orwell avait vu juste sur un point essentiel : le pouvoir commence souvent par changer les mots. Et Dieu sait qu’Emmanuel Macron adore les mots, la prose a en juger par ses allocutions interminables. Il n’est donc pas surprenant que lui et son gouvernement cherchent un moyen de changer les mots afin de les rendre plus acceptables. La surveillance ne s’appelle plus surveillance, mais protection. Le contrôle devient simplification. La contrainte devient sécurité. La dépossession devient transition. Tout comme le mot parasite devient politicien dans le langage courant. Le pouvoir moderne a compris qu’il était plus efficace de présenter une contrainte comme une aide que comme une interdiction. Il ne réclame plus seulement l’obéissance ; il veut notre adhésion morale.
À chaque fois, le problème invoqué est réel. Il existe des fraudes, des contenus dangereux pour les mineurs, des passoires thermiques, des plateformes manipulatrices. Mais à chaque fois, la solution proposée ajoute une couche de contrôle. La liberté devient secondaire ; l’argument d’une hypothétique efficacité devient central.
L’écologie : quand le grille-pain devient suspect
L’écologie justifie le passeport produit numérique. Officiellement, il s’agit d’informer le consommateur sur la durabilité, la réparabilité ou l’impact environnemental des objets. Qui pourrait être contre ? À première vue, l’idée semble même excellente : réparer plutôt que jeter, lutter contre l’obsolescence programmée, mieux connaître ce que l’on achète.
Mais dès qu’un produit reçoit une identité numérique, il change de nature. Il n’est plus seulement un objet que l’on possède, que l’on donne ou que l’on revend librement. Il devient un support de données. Il peut être suivi dans sa fabrication, sa circulation, sa réparation, sa revente, et peut-être demain dans son usage.
Il ne s’agit pas de prétendre que chaque grille-pain deviendra un agent infiltré de la Commission européenne. Mais l’infrastructure, elle, se met en place. Aujourd’hui, il s’agit d’environnement. Demain, il pourrait s’agir de fiscalité, de conformité, de garantie ou de comportement de consommation. À force de rendre les objets transparents, c’est aussi la vie du propriétaire qui le devient.
Mineurs, identité, argent : l’accès sous condition
La protection des mineurs justifie la vérification d’âge en ligne. L’objectif paraît irréprochable : personne ne souhaite exposer les enfants à des contenus violents ou pornographiques. Mais si l’accès aux réseaux sociaux, aux jeux ou à certaines plateformes suppose de prouver son âge, alors toute la population est concernée, y compris les adultes.
Au nom de l’enfant, on habitue donc les adultes à l’accès conditionnel. Internet n’est plus un espace ouvert par défaut : il devient un espace où l’on doit d’abord montrer patte blanche. Aujourd’hui l’âge, demain l’identité numérique européenne, après-demain le statut administratif ?
La souveraineté, elle, justifie l’euro numérique. L’Union européenne explique qu’il faut se libérer des géants américains du paiement ou des plateformes privées. Elle a d’ailleurs franchi un cap le 23 juin dernier car la commission des affaires économiques et monétaires (ECON) a adopté un texte encadrant l’euro numérique. Le mot est beau : souveraineté. Mais que vaut une souveraineté numérique si elle dépend toujours des smartphones, donc des écosystèmes Apple et Google ?
Quant à l’argent liquide, la question est simple : le billet circule sans compte, sans terminal, sans identifiant. Il ne tombe pas en panne. Il ne demande pas de mise à jour. Le paiement numérique, lui, laisse toujours une trace quelque part. Plus le cash recule, plus l’échange devient dépendant d’une infrastructure.
Des caméras qui ne se contentent plus de regarder
Fut un temps où le système de surveillance était uniquement composé de voisins commères postés à leur fenêtre à toute heure de la journée. Très intrusif, certes, mais au moins cela restait humain, local, limité. La technologie a modernisé la commère : aujourd’hui, elle s’appelle vidéosurveillance algorithmique.
Il ne s’agit plus seulement de filmer, mais de détecter : un colis abandonné, un mouvement de foule, une trajectoire inhabituelle, un comportement jugé suspect. La caméra cesse d’être un œil passif ; elle devient un système d’interprétation.
L’expression officielle est rassurante : « aide à la décision ». On ne parle pas de surveillance automatisée, mais d’assistance. On ne parle pas de suspicion généralisée, mais de prévention. Pourtant, le changement est majeur : une caméra classique enregistre, une caméra algorithmique trie, repère, signale, hiérarchise.
Fraude, discours, administration : le citoyen devient un profil
La lutte contre la fraude justifie les fichiers et l’identité numérique. Fraude sociale, fiscale, faux documents, usurpations : les motifs existent. Mais plus l’État relie les bases de données, plus le citoyen devient un profil administratif complet. Revenus, domicile, situation familiale, santé, démarches, paiements : tout peut devenir donnée, et toute donnée peut devenir indice.
La lutte contre la haine et la désinformation justifie, elle, le Digital Services Act, la modération obligatoire, les signalements et l’ouverture des « boîtes noires » algorithmiques. Les plateformes doivent retirer, signaler, déréférencer, rendre des comptes. Mais qui décide de la frontière entre un contenu dangereux, une opinion dérangeante et une information contraire au récit dominant ? Les plateformes sont fortement encouragées à supprimer des contenus légaux
La censure moderne n’a pas toujours besoin d’un ministère de la Vérité. Elle peut passer par des procédures, des obligations de conformité, des chartes, des algorithmes et des boutons de signalement. C’est moins spectaculaire, mais très efficace.
Simplification administrative et propriété conditionnelle
La simplicité administrative justifie France Identité, le wallet européen et les démarches dématérialisées. Plus besoin de papier, plus besoin d’attendre, plus besoin de guichet. Présenté ainsi, le progrès paraît incontestable.
Mais le guichet avait au moins un avantage : il laissait une place au contact humain, à l’exception, à la discussion. Une erreur pouvait être expliquée. Un dossier pouvait être défendu. Le tout-numérique transforme progressivement le droit en accès. Si l’application fonctionne, vous passez. Si elle ne fonctionne pas, vous êtes bloqué. Si vous avez des difficultés, que vous n’êtes pas “digital native”, tant pis pour vous.
Cette logique dépasse le numérique. Au nom du climat, le diagnostic de performance énergétique (DPE) transforme peu à peu le logement en objet administrativement conditionné. Le propriétaire doit rénover, classer, prouver, financer, se conformer. Et si son bien est climatisé mais que le système utilisé ne rentre pas dans les clous, malheur à lui. Son droit de louer dépend d’une note. Un poil infantilisant, non ?
Et quand la crise du logement s’aggrave, un autre mot réapparaît : réquisition. La propriété n’est pas supprimée ; elle est encadrée, conditionnée, moralement suspecte lorsqu’elle ne sert pas les priorités du moment.
L’État-mère abusive
Ce qui se met en place n’est donc pas seulement une surveillance numérique. C’est une culture politique. Nous ne sommes plus seulement face à l’État-gendarme, mais face à l’État-mère abusive : celui qui surveille au nom de la protection.
L’État prétend nous envelopper tendrement dans du papier bulle. Mais à force de couches protectrices, le papier bulle finit par ressembler à une camisole. Tout est fait pour notre bien, mais tout devient soumis à validation. Tout est censé nous faciliter la vie, mais tout exige un compte, une application officielle, une preuve, une conformité.
Le contrôle moderne avance rarement avec des bottes. Il avance avec des formulaires, des QR codes, des labels, des diagnostics, des obligations de conformité et des mots tendres. Mais derrière cette langue douce se dessine une réalité plus dure : une société où l’autonomie individuelle devient suspecte dès qu’elle échappe au système.
Une liberté conditionnée n’est plus une liberté
Une liberté conditionnée n’est déjà plus tout à fait une liberté. Une propriété que l’on ne peut utiliser qu’avec l’autorisation administrative n’est déjà plus pleinement une propriété. Un paiement que l’on ne peut effectuer sans trace n’est déjà plus un paiement anonyme. Un accès à Internet soumis à preuve d’âge ou d’identité n’est déjà plus un accès libre. La vraie question n’est pas de nier les problèmes. Elle est de savoir si chaque problème doit servir de prétexte à une nouvelle infrastructure de contrôle.
À force de vouloir nous protéger de tout, le pouvoir finit par nous protéger surtout de notre propre liberté. Et le citoyen risque de ne plus être un homme libre, mais un administré conforme : identifié, vérifié, tracé, corrigé, sécurisé. Et le pire, c’est qu’il finit par être reconnaissant. S’il ne l’est pas, c’est qu’il se montre ingrat envers l’Etat providence. Le citoyen sera alors considéré comme suspect et portera l’étiquette honteuse du mauvais citoyen (l’équivalent du goudron et des plumes à notre époque). Après l’euthanasie présentée comme une liberté, la surveillance la plus totale est présentée comme une protection. Lubie après lubie, on se demande vraiment jusqu’où Emmanuel Macron va aller avant la fin de son mandat.


