Pendant longtemps, les Canadair semblaient appartenir au folklore estival du Sud : ciel bleu, cigales, mistral, pins qui craquent, et avion jaune qui plonge sur la Méditerranée comme un canard très énervé. Mais les incendies ne sont plus seulement une affaire provençale. Quand la forêt de Fontainebleau brûle, quand deux Canadair sont envoyés en Île-de-France, une question devient impossible à éviter : la France a-t-elle assez d’avions bombardiers d’eau ? Et surtout : qui décide d’en acheter, d’en remplacer, ou d’attendre que la flotte vieillisse en espérant qu’elle tienne encore une saison ?
Une flotte respectable… sur le papier
La France dispose bien d’une flotte nationale. La Sécurité civile indique que son groupement des moyens aériens comprend 23 avions bombardiers d’eau et de transport, dont 12 Canadair, 8 Dash et 3 Beechcraft, ainsi qu’une base aérienne à Nîmes-Garons. Sur le papier, cela a l’air sérieux. Douze Canadair, huit Dash : on se dit que la République a sorti les gros tuyaux.
Mais un avion n’est utile que s’il vole. Et c’est là que l’histoire se complique. Les Canadair français sont vieillissants, très sollicités, coûteux à maintenir, et leur disponibilité n’est pas toujours à la hauteur des incendies. Un rapport du Sénat sur le budget 2026 évoque même un risque de rupture capacitaire : selon la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France, à certaines périodes critiques de l’été 2024, seuls trois Canadair sur douze auraient été opérationnels. Trois sur douze : à ce niveau-là, ce n’est plus une flotte, c’est une permanence téléphonique.
Fontainebleau : quand le feu monte vers le Nord
L’incendie de Fontainebleau a rendu le problème visible. A l’heure actuelle, près de 2000 hectares parcourus par les flammes dans ce massif emblématique à une soixantaine de kilomètres de Paris ; deux Canadair mobilisés ; des Dash déjà envoyés la veille pour larguer du retardant. Et surtout, un point essentiel : c’était un déploiement inédit en région parisienne.
Autrement dit, le feu n’a pas demandé la permission au ministère pour sortir de sa zone administrative habituelle. Il a quitté la carte postale méridionale pour venir se rappeler au bon souvenir de l’Île-de-France. C’est politiquement très embêtant : quand les flammes s’approchent de Paris, on découvre soudain que le feu n’est pas seulement une note de bas de page dans un rapport sénatorial, mais un truc qui brûle des arbres.
Qui décide d’acheter les Canadair ?
La réponse est moins spectaculaire qu’un largage d’eau, mais plus importante. Les Canadair appartiennent aux moyens nationaux de la Sécurité civile, qui dépend du ministère de l’Intérieur, via la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. C’est donc l’État qui décide de la stratégie, du format de flotte, des commandes, des priorités et des crédits à inscrire.
Concrètement, la mécanique est la suivante : le gouvernement annonce ou prépare la commande, le ministère de l’Intérieur la porte, la DGSCGC (Direction Générale de la Sécurité Civile et de la Gestion des Crises. L’acronyme est un vrai exercice de prononciation) exprime les besoins opérationnels, Bercy regarde la facture avec l’enthousiasme d’un notaire devant un incendie, puis le Parlement vote les crédits dans le budget. Sur le papier, chacun joue son rôle. Dans les faits, il suffit que la programmation soit floue, que l’argent manque, que l’industriel tarde, ou que la maintenance coince, et le Canadair promis arrive après la bataille. Parfois littéralement.
Le problème : on a trop attendu
La Cour des comptes a déjà pointé un manque d’anticipation. Le renouvellement de la flotte aérienne de la Sécurité civile est évalué à environ 1,3 milliard d’euros sur dix à quinze ans. Ce n’est pas une petite dépense. Mais c’est le genre de dépense qu’il vaut mieux prévoir avant que les forêts ne se transforment en barbecue géant.
En 2022, après les grands feux, Emmanuel Macron avait annoncé un objectif : remplacer les 12 Canadair existants et porter la flotte à 16 appareils. Le Sénat a toutefois souligné que le coût d’achat de 14 Canadair serait d’au moins 938 millions d’euros, avec un prix unitaire supérieur à 67 millions d’euros. Voilà le problème : tout le monde aime les Canadair quand ils passent au-dessus des flammes ; ils deviennent soudain beaucoup moins poétiques quand ils apparaissent dans une ligne budgétaire.
Deux nouveaux appareils… passés au rabot budgétaire
La France a bien commandé deux nouveaux Canadair dans le cadre du programme européen RescEU, mais leur livraison n’est pas attendue avant 2028. Autrement dit, ils arriveront peut-être à temps pour les incendies de demain, mais certainement pas pour ceux d’aujourd’hui. Plus gênant encore : deux autres appareils étaient prévus en option, mais un décret d’annulation de crédits pris en 2024 sous le gouvernement Attal a supprimé environ 52,7 millions d’euros du budget de la sécurité civile, rendant impossible leur achat. Juridiquement, il ne s’agissait donc pas d’une commande signée puis déchirée sur un coin de bureau, mais politiquement, le résultat est le même : deux Canadair de plus auraient pu être sécurisés, et ils ne l’ont pas été.
Interrogé sur la polémique, Gabriel Attal a répondu qu’« il faut inventer le Canadair européen ».
L’idée peut sembler séduisante : produire européen, anticiper, bâtir une filière. Mais il y a tout de
même un léger détail, presque mesquin : pendant qu’on rêve d’un Canadair européen qui n’existe
pas encore, les forêts, elles, brûlent avec des flammes très concrètes. Voilà une belle leçon de gestion publique à la française : on explique qu’il faut anticiper les mégafeux, puis on coupe les crédits de ceux qui doivent les combattre. On découvre ensuite, avec une surprise parfaitement théâtrale, que la flotte vieillit, que les appareils manquent, que les feux remontent vers le Nord et que Fontainebleau n’est pas exactement équipé pour devenir une annexe de la garrigue provençale. Deux Canadair de plus ne résoudraient pas tout, bien sûr. Mais quand les rapports évoquent un risque de rupture capacitaire, chaque appareil compte. Qui décide d’acheter ? L’État. Qui décide de renouveler ? L’État. Qui coupe les crédits ? Encore l’État. Et quand ça brûle, qui explique que tous les moyens sont mobilisés ? Toujours l’État.
Louer, réparer, attendre : la stratégie du pansement
Faute d’appareils disponibles, l’État peut louer des moyens privés ou européens, renforcer les hélicoptères, utiliser davantage de Dash, prépositionner les appareils au plus près des risques. Tout cela est utile. Mais cela ne remplace pas une stratégie claire de renouvellement.
Louer peut dépanner. Réparer peut prolonger. Mutualiser peut aider. Mais à force de panser une flotte vieillissante, on finit par ressembler à cet automobiliste qui explique que sa vieille voiture est parfaitement fiable, à condition de ne pas rouler trop vite, trop loin, trop chaud, trop longtemps, ni le mardi.
Conclusion : le Canadair ne se commande pas à la dernière minute
La France n’est pas sans moyens. Elle a des pilotes, des pompiers, une doctrine efficace d’attaque rapide des feux naissants, une expérience reconnue. Mais elle entre dans une époque où les incendies changent d’échelle, de saison et de géographie. Fontainebleau l’a rappelé brutalement : le feu ne restera pas poliment dans le Sud pour arranger les plannings de Nîmes-Garons.
La vraie question n’est donc pas : “faut-il des Canadair ?” Tout le monde connaît la réponse quand les flammes arrivent. La vraie question est : combien en faut-il vraiment, disponibles, entretenus, financés, livrés à temps ? Et qui assume politiquement de ne pas les avoir commandés plus tôt ?
Car un Canadair, contrairement à un communiqué de presse, ne s’imprime pas en urgence. Il se commande, se finance, se fabrique, se livre, se maintient. Gouverner, c’est prévoir, paraît-il. En matière de feux de forêt, cela veut dire acheter les avions avant que la forêt ne brûle. C’est moins brillant qu’un discours, mais beaucoup plus efficace contre les flammes.


