- L’Afrique Réelle n° 139 (juillet 2021)
Ce numéro porte pour la plus grande part sur l’opération Barkhane et le conflit au sein de la Bande Sahélo-Saharienne (BSS) qui regroupe la Mauritanie, le Mali, le Burkina-Faso, le Niger et le Tchad, lesquels forment le G5-Sahel, créé en 2014. Il comprend aussi une analyse de l’antagonisme entre Kabyles et Arabes en Algérie au travers de l’arrestation de Noureddine Aït Hamouda, fils du colonel Amirouche, chef emblématique du maquis kabyle de la willaya III, tué au combat le 29 mars 1959.
S’agissant du second point, dans une analyse intitulé Algérie : une polémique illustrant la fracture existentielle du pays, Bernard Lugan note en préambule : Une furieuse polémique a éclaté en Algérie après les déclarations de Noureddine Aït Hamouda à une chaîne de télévision privée au sujet d’Abd el-Kader et de plusieurs dirigeants algériens qu’il a qualifié de « traîtres ». Une polémique qui illustre d’une manière emblématique l’opposition entre islamo-arabisme et berbérité.
L’africaniste renommé explique que la rivalité entre Kabyles et Arabes était présente dès le début de la colonisation et qu’elle s’est perpétuée durant la guerre d’Algérie, la partie arabe n’ayant de cesse d’effacer l’identité kabyle. Pour avoir évoqué publiquement cette situation, s’en être pris à ce qui est considéré comme des symboles pour l’Algérie indépendante et dénoncer le scandale des faux moudjahidine, les combattants de la guerre d’Algérie, entretenu par l’ONM (Office national des Moujahidine, le Ministère des anciens combattants), ainsi que le mythe du 1,5 million de morts causé par la guerre d’indépendance, le fils du colonel Amirouche est aujourd’hui en prison.
Avec une précision et un niveau de synthèse exceptionnels par rapport aux différentes publications sur la guerre du Sahel, Bernard Lugan établit le bilan de la situation militaire à l’honneur de l’Armée française : La France en a l’habitude : ses Armées remportent des victoires que ses décideurs civils transforment systématiquement en défaites politiques. Il présente en trois axes (Pertuber les mouvements terroristes et limiter leur liberté d’action, rendre la plus hermétique possible la frontière entre la Libye et le Niger, empêcher la reformation d’unités jihadistes constituées) ce qu’est le succès de l’Armée française. Comme toujours, il souligne que la paix ne peut relever que d’une solution politique.
Tout cela fait l’objet dans ce numéro 139 de l’Afrique Réelle d’un dossier parfaitement argumenté.
- Défense
- DSI – Défense & Sécurité Internationale – Hors-série n° 78 Juin Juillet 2021
Ce Hors-série a pour thème Aviation de combat 2021.
La revue comprend un ensemble d’article sur les concepts liés à l’aviation de combat et le rôle de celle-ci avant de présenter un ensemble d’articles sur des aéronefs (F16V, F 35, KF-21 Boramae, Sukhoi Su 57), les missiles, les moyens aériens dont disposent certaines zones ou certains pays.
Parmi ces articles, d’un grand intérêt, il faut relever notamment :
- La stratégie aérienne cartographiée du Lieutenant-colonel Jérôme de Lespinois interrogé par Joseph Henrotin.
L’article est une présentation d’un ouvrage collectif sous la direction de Jérôme de Lespinois : Anthologie mondiale de la stratégie aérienne.
Il s’agit de la deuxième partie d’un dyptique dont le premier volet publié en 2010 portait sur les concepts d’emploi rédigés par l’armée de l’Air et les états-majors qui l’ont précédée de 1912 à 1976.
Jérôme de Lespinois passe en revue les différentes réflexions stratégiques conduites depuis l’apparition de l’aviation militaire. Outre les plus célèbres, les militaires, Douhet, Trenchard, Mitchell, les universitaires Raymond Aron, Edward Luttwak. Il cite, bien sûr, Hervé Coutau-Bégarie qui distinguait dans l’analyse sur la puissance aérienne, la méthode historique inspirée par l’Allemand Delbrück et la méthode réaliste dont l’un des tenants fut Claire Lee Chennault, le chef des Tigres volants.
Il rappelle, ce qui est fondamental que c’est avec l’armée de l’Air, créée en France en 1933, qu’est apparu l’interarmée. Auparavant forces terrestres et forces maritimes relevaient de deux domaines distincts et indépendants. Par nature, l’arme aérienne transcende cette distinction.
Aujourd’hui, selon les termes de Jérôme de Lespinois, la dilatation de l’espace stratégique a conduit à un nouveau concept, le multidomaine qui n’est qu’un avatar de l’interarmée. Il traduit la nécessité de coordonner l’emploi de la force armée dans les différents milieux : terre, mer, air, espace extra-atmosphérique et cyberespace.
D’une manière générale, il faut souligner toute la richesse intellectuelle des pensées stratégiques où le haut niveau conceptuel doit s’accorder avec des réalités pratiques incontournables, la guerre étant la plus dure des expériences humaines où nul faux-fuyant n’est possible.
- Le défi de la stratégie des moyens par le Général de corps aérien Frédéric Parisot
Le Général fait un point précis et documenté sur les moyens de l’armée de l’Air française et leur évolution. Il présente notamment le projet SCAF et son élément central le Next generation weapon system (avion de combat de nouvelle génération), développé avec l’Allemagne et l’Espagne, accompagné de drones et d’un système de stockage de données (cloud). Il évoque aussi le Rafale actuellement au standard F3R et le passage au standard F4 en cours de conception.
- F 35 : les inconnues ne sont toujours pas levées par Yannick Smaldore
Evalué aux environs de 500 milliards de dollars (chiffre encore incertain) pour son coût de développement, le F 35 Lightning II, projet phare de l’aéronautique militaire américaine oscille, selon l’auteur, entre succès commercial et fiasco industriel. Le programme accumule toujours retards et surcoûts. A tel point que l’ancien chef des acquisitions de l’US Air Force suggérait de remplacer les 1763 F35 prévus par les nouveaux F 16 V. L’auteur souligne que Loin de s’améliorer avec le temps, l’architecture numérique du F 35 se révèle de plus en plus problématique. Par ailleurs, l’avion rencontre des problèmes de vibration causés par le canon interne. Pour autant, l’appareil a été acquis par plusieurs pays au Moyen-Orient (Israël, Emirats arabes unis) en Asie (Japon, Singapour, Corée du sud) dans les versions F 35 A ou F 35 B.
Il faut noter que dans un article publié dans DSI (Défense et Sécurité Internationale) n° 153 (mai juin 2021), portant sur le Rafale F3R, il est souligné, par rapport au F 35, que le pod électronique dont dispose l’appareil français dépasse de loin les capacités de l’avion américain de même pour les performances air-air, le Rafale offre une portée très supérieure à l’avion de Lockheed.
- RAIDS n° 420 (Juillet 2021)
La revue mentionne un succès commercial de la société Arquus anciennement Renault Trucks Defense qui a signé fin 2020 un contrat de vente de 300 VLRA aux forces armées royales marocaines.
- International
Il faut relever, entre autres, un ensemble d’articles relatifs à la Chine.
- Le Monde diplomatique (juillet 2021), à l’occasion du centenaire de la création du Parti communiste chinois.
- Que reste-t-il du communisme en Chine ?
Pour l’auteur, Jérôme Doyon, Hier honnis, les capitalistes sont accueillis à bras ouverts au sein du Parti communiste chinois. À condition qu’ils respectent certaines conditions, et qu’ils fassent allégeance à une organisation qui, désormais, compte plus de cadres que d’ouvriers.
Le parti qui compte aujourd’hui 92 millions de membre s’est progressivement transformé en une formation de « cols blancs ». Le PCC est rapidement devenu de plus en plus élitiste… Les « professionnels et manageurs diplômés du supérieur » forment 50% des adhérents, pour moins de 35% d’ouvriers et de paysans. L’adhésion au parti répond alors à des motivations personnelles : faciliter son avancement professionnel. L’idéologie communiste n’a plus qu’une importance minimale, ce qui compte c’est l’esprit de parti, c’est-à-dire l’allégeance. Il s’agit d’exercer le plus large contrôle ce qui se traduit par l’implantation de cellules du parti dans les entreprises (92% des cinq cents plus grandes entreprises chinoises en hébergent une). Si, jusqu’à maintenant, ces cellules ne jouaient qu’un rôle très secondaire au sein des entreprises… Désormais, dans le but de développer un « système d’entreprises modernes aux caractéristiques chinoises », des directives demandent aux sociétés privées d’« adhérer au principe selon lequel le parti possède un pouvoir de décision en matière de ressources humaines ».
Ainsi, concentré sur sa propre survie, et caractérisé par un grand pragmatisme, voire par un vide idéologique, le PCC intègre donc dans ses rangs un nombre croissant de capitalistes, tout en devenant de plus en plus présent dans les entreprises.
- De Mao Zedong à Xi Jinping, un parti pour le renouveau national
L’auteur, Jean-Louis Rocca expose les particularités qui, dès l’origine, caractérisaient, le Parti communiste chinois. Malgré l’affichage, le Parti n’était pas celui de la classe ouvrière puisque celle-ci ne représentait en 1949 que 0,5% de la population et qu’il ne comprenait que 8% d’ouvriers en 1930. Si, avec l’industrialisation du pays, le nombre d’ouvriers et d’employés a augmenté ceux-ci sauront défendre leurs intérêts de classe à l’encontre parfois du Parti. Celui-ci considère la création d’une nouvelle société comme un simple moyen de restaurer la nation et d’asseoir son pouvoir. L’analyse en termes de classes n’est pas essentiellement destinée à rendre compte de la réalité sociale, mais à mobiliser la population. Et, pour renforcer la nation, faut-il compter sur la politique ou sur l’économie, sur la lutte des classes ou sur la prospérité ? Mao jugeait que la lutte des classes est toujours nécessaire.
Mais, tout bascule de nouveau à la fin des années 1970, et surtout à partir des années 1990. La plupart des membres de la classe dirigeante écartés sont revenus au pouvoir et ont progressivement placé les mécanismes capitalistes au cœur de l’économie politique. Pour eux, seul un nouveau contrat social fondé sur la promesse de la prospérité peut garantir la restauration de la puissance chinoise et la pérennité du Parti. La contrepartie est l’abandon de la lutte des classes comme méthode de domination.
La Chine est ainsi devenue une puissance économique et militaire et elle a permis à une grande partie de la population de satisfaire son aspiration à entrer dans la société de consommation. Aujourd’hui, les espérances et le mode de vie du Chinois moyen ne sont guère différents de ceux du Français moyen.
Jean-Louis Rocca précise que si le Parti communiste chinois explique que les valeurs chinoises s’opposent aux valeurs occidentales, dans la pratique, il ne le démontre guère. En fait, il n’y aurait pas d’approche spécifiquement chinoise. Les notions de « société harmonieuse » ou le « rêve chinois » ne font que combiner des références somme toute banales. La pensée de Xi Jinping puiserait dans le léninisme (« préserver la direction du Parti sur toutes les organisations »), les Lumières (favoriser la science, « créer une communauté de destin pour l’humanité »), le discours humaniste (améliorer la vie et le bien-être des personnes), ou encore dans des idées communes à toutes les nations d’aujourd’hui (« vivre en harmonie avec la nature »).
Au vu de l’article, il apparaît bien que l’évolution de la Chine et du parti communiste qui la dirige marque un nouvel échec idéologique du communisme. Certes, contrairement à l’URSS, la Chine non seulement demeure mais elle est la puissance ascendante rivale des Etats-Unis. Pour cela, le Parti a opté pour une forme de capitalisme sous le contrôle de l’Etat mais sans guère de respect pour la question sociale. Il demeure au pouvoir par l’application de méthodes totalitaires dans l’intérêt d’une nomenklatura dirigeante pour laquelle la montée au fait de la puissance et son corollaire la hausse du niveau de vie sont les conditions d’un maintien au pouvoir.
- Atlantico (15 juin 2021) Les jeunes Chinois se rebellent de plus en plus contre la compétition sociale qui leur est imposée dès la naissance.
Emmanuel Lincot qui publie régulièrement des articles sur la Chine sur le site Atlantico pose une question essentielle pour l’avenir de la Chine : les jeunes générations sont elles prêtes à accepter les dures contraintes qui ont pesé sur les générations précédentes pour l’envolée économique du pays. Déjà, il a été observé que l’abandon de la politique de l’enfant unique n’a pas été marqué par une reprise significative des naissances. Les plus jeunes préfèrent bénéficier des avantages matériels de la société de consommation plutôt que d’accroître le cercle familial.
Ainsi, l’auteur constate : Un mouvement contraire aux exhortations du régime, le mouvement « hun xiao », vocable complexe dont la traduction oscille entre « involution » (« nei juan » est parfois aussi employée comme expression…), « repliement » voire « chaos » (hun = perturber ; xiao = abolir) s’est développé partout dans les grandes conurbations chinoises auprès surtout des jeunes. A Shanghai tout d’abord où un esprit individualiste protestataire et la tentation du relâchement physique et moral se fait entendre à travers une expression devenue slogan su les réseaux sociaux : « tang ping », rester à plat. L’expression est virale depuis que Xi Jinping a exhorté ses compatriotes à faire un troisième enfant et à « retrousser les manches avec courage » (« jia you gan »). Il se heurte en fait à l’inertie croissante d’une partie de la population qui dit préférer vivre sans effort… Avoir 20 ans en Chine, n’est sans doute pas le plus bel âge de la vie et surtout, la population jeune ne veut plus être instrumentalisée par le pouvoir comme l’ont été les générations précédentes.
A terme, le risque pour le pouvoir chinois est la conjonction de revendications actuellement éparses comme celles de Hong Kong et d’autres.
S’agissant des relations internationales et du rôle de la Chine, deux articles, entre autres, méritent d’être relevés.
- Le Monde Afrique (2 juillet 2020) Les Etats africains sous pression de la Chine à l’ONU.
Selon l’auteur, Carrie Nooten, Pékin exerce une emprise croissante sur les capitales africaines afin de les forcer à s’aligner sur ses intérêts diplomatiques… « La Chine fait pression sur les pays africains à plusieurs niveaux : sur l’économie, avec les accords commerciaux ; sur le financement des infrastructures – quelque chose d’essentiel pour les pays africains, note Paul Nantulya, expert Chine au Centre d’études stratégiques de l’Afrique, rattaché au Pentagone. Souvent d’ailleurs en contrepartie de son soutien, les Africains du Conseil votent la même chose que la Chine. »
Ce qui a déjà été souligné dans de précédentes revues de presse est le soutien qu’apporte des Etats financièrement et économiques tributaires de la Chine à ce pays dans les instances internationales notamment lorsqu’il s’agit de la question des droits de l’homme posée par les Occidentaux. Sous couvert de soutenir économiquement et financièrement les capitales, Pékin entend obtenir des contreparties à New York. L’exemple le plus visible tient dans la session annuelle sur les droits de l’homme à l’Assemblée générale de l’ONU. Chaque automne depuis deux ans, les pays occidentaux y soulèvent la question des droits de l’homme au Xinjiang ou à Hongkong. Et la réponse est surprenante : des heures de séance où des dizaines de diplomates africains prennent position publiquement pour Pékin, en lisant des communiqués issus de la rhétorique du Parti communiste chinois (PCC).
- Le Monde (14 juin 2021) Hongrie : la tentation chinoise de Viktor Orban.
A un moment où une part des dirigeants de l’Union européenne s’offusque de dispositions législatives votées par le Parlement hongrois concernant la promotion de la pornographie ou du changement de sexe auprès des mineurs, compétence strictement nationale, la relation entretenue par la Hongrie avec la Chine ne semble guère retenir l’attention. Pourtant, il s’agit là d’une question essentielle quant à la définition, s’il est possible, d’une politique d’ensemble, cohérente de l’Union.
Jean-Baptiste Chastand, l’auteur de l’article situe en introduction son objet : Le projet d’ouverture d’un campus de l’université shanghaïenne Fudan à Budapest cristallise les critiques de l’opposition sur le tropisme « oriental » du premier ministre magyar.
Dans sa relation avec la Chine, la Hongrie mène une politique propre qui ne s’accorde pas nécessairement à terme avec les intérêts du continent européen. Jean-Baptiste Chastand précise : Ces derniers mois, le projet est devenu le symbole du rapprochement de la Hongrie avec Pékin, également illustré par la décision d’importer massivement des vaccins Sinopharm, en dépit de l’absence d’accord de l’Agence européenne des médicaments, et la relance du projet de construction d’une ligne de chemin de fer chinoise vers la Serbie. Ce dernier projet est particulièrement important puisqu’il s’inscrit dans celui des Nouvelles routes de la soie par rapport auxquelles la Hongrie serait un débouché européen, venant du sud, la voie maritime qui aboutit au port du Pirée, venant du nord-est, les voies terrestres passant par l’Asie centrale et la Russie.
L’auteur conclut : Vue de Paris, la logique orbanienne a pu présenter ces derniers mois un certain attrait pour le projet macronien de « souveraineté européenne » indépendante des Etats-Unis. Mais le projet d’université Fudan montre que la Hongrie n’a en réalité nullement l’intention de bâtir une alternative européenne forte et démocratique, mais plutôt de se soumettre aux pouvoirs les plus autoritaires qui veulent mettre un pied dans l’Union européenne.
Là comme ailleurs, ces faits montrent, d’une part que la souveraineté européenne relève encore de la chimère et d’autre part qu’il faut se garder dans les relations internationales comme ailleurs de toute approche idéologique. La Hongrie défend ses intérêts comme la France doit défendre les siens. Les intérêts des uns et des autres ne coïncident pas nécessairement, ce qui exclut tout a priori quelle que soit la tendance politique affichée par un gouvernement étranger.
- Elections régionales et départementales 2021
Ces élections régionales et départementales de l’année 2021 caractérisées d’abord par un niveau inédit d’abstention, aux environs des deux tiers des inscrits, ont fait l’objet de multiples commentaires.
Trois d’entre eux ont été retenus, un premier propre aux résultats obtenus par le Rassemblement National, les deux autres concernant l’abstention :
– Les élections régionales de Marine Le Pen : le début de la fin par Philippe Christèle publié sur Polémia le 28 juin 2017 ;
– « L’abstention est une demande passive de dépolitisation autoritaire » par Gaël Brustier publié sur Figaro Vox le 29 juin 2021 ;
– Christophe Guilluy : « L’abstention majoritaire est la conséquence de la sécession des élites » par Christophe Guilluy publié le 1er juillet 2021 sur Figaro Vox.
Philippe Christèle débute sa démonstration par un constat quantitatif. Par rapport aux précédentes élections régionales de 2015, le Rassemblement National a perdu 55% des voix alors obtenus, de l’ordre de 50% par rapport aux élections européennes de 2019 et 75% par rapport au second tour de l’élection présidentielle de 2017. L’échec est particulièrement patent dans les départements d’Outre-mer : le RN n’aura réussi à présenter que deux listes dans quatre régions, avec moins de 4 % à la Guadeloupe et moins de 2 % à la Réunion. Dans ce désastre électoral, toutes les têtes de liste ne sont pas logées à la même enseigne. En pourcentage des suffrages exprimés, le RN recule d’environ dix points sur son score de 2015 (18,70 % vs 28,43 %) mais ce recul se constate entre − 3,90 pour la Bretagne et − 16,27 pour Sébastien Chenu dans les Hauts-de-France. Globalement les reculs les plus forts sont observés lorsque dans les régions considérées, les présidents sortants sont de droite : Cela veut donc dire que le RN est plus efficace et mobilisateur face à la gauche que face à la droite.
Pour Philippe Christèle, parmi les causes de ce recul figurent l’absence de convictions tranchées mais aussi le manque de préoccupation quant à la recherche d’un équilibre de l’électorat, c’est-à-dire sa diversification : diversifier son électorat, donc l’attirer, le séduire, lui présenter des visages qui incarnent ce qu’il attend, demande beaucoup d’audace. C’est accepter de partager ; de mettre en avant d’autres visages que celui du clan. C’est accepter de travailler. C’est accepter la polyphonie et, in fine, des personnalités capables de rayonner sur d’autres thèmes ou qualités que ceux autorisés par la patronne.
S’agissant des convictions affichées, Philippe Christèle cite les cas de Florian Philippot qui, hors du parti qu’il a quitté, réunit 6,95% des suffrages exprimés et Robert Ménard qui n’a jamais mis sa langue dans sa poche et a toujours porté le fer sur les combats les plus vigoureusement combattus par le politiquement correct. En revanche, Louis Aliot a toujours préféré une posture de notable discret, ne se privant jamais de tirer sur l’« extrême droite » chaque fois qu’il pensait malin d’ainsi s’en distinguer.
Le Rassemblement National a souffert aussi de ses candidatures : l’autre grand déficit du RN est l’attention qu’il porte à ses élus et à leur animation. L’auteur observe aussi l’effet des différentes purges au sein du parti pour expliquer un non-renouvellement des candidatures (près des deux tiers des conseillers départementaux sortants ne vont pas se représenter). Après la crise anti-Gollnisch, anti-Marion, anti-Philippot et anti-identitaire, il ne reste plus grand monde. Peut-être un jour quelqu’un racontera-t-il comment Marine Le Pen et sa garde rapprochée ont mené les commissions d’investiture pour ces dernières régionales et les humiliations infligées aux têtes de liste tout heureuses d’en réchapper.
Au vu de ces éléments, pour Philippe Christèle : Sur un plan purement électoral, la défaite de ces élections n’a rien de rédhibitoire, encore qu’elle aura des conséquences techniques et notamment financières. Mais le mal est psychologique car depuis dimanche 20 juin à 20h00, plus personne en France ne croit à la possibilité d’une victoire de Marine Le Pen à la prochaine présidentielle. Certes, il s’agit là d’une mauvaise nouvelle pour Emmanuel Macron, mais là n’est pas notre sujet.
Gaël Brustier (« L’abstention est une demande passive de dépolitisation autoritaire ») fait en premier lieu deux constats :
– En vérité, la crise de régime se poursuit. L’élection présidentielle étant devenue l’élection directrice de la Ve République dernière mouture, toutes les autres élections sont dévalorisées et un nombre important d’électeurs peut se réserver pour la présidentielle d’avril prochain.
– La France a connu plusieurs mouvements sociaux dans les dernières années. Or, il n’y a eu aucune véritable dialectique du « mouvement d’en haut » et du « mouvement d’en bas », aucune réponse politique inscrivant ces revendications, colères ou espoirs dans le débat politique et électoral et, in fine, dans les institutions. Le mouvement contre la loi El Khomri et Nuit debout n’ont pas trouvé leur Podemos. Les «gilets jaunes» n’ont pas trouvé leur Beppe Grillo.
Du point des formations politiques et des candidatures à l’élection présidentielle de 2022, Gaël Brustier constate que la gauche est en coma dépassé… Pour l’heure, dans un contexte où les élections régionales ont figé la photo politique d’il y a six ans dans un contexte de désertion des urnes, le président Macron garde la centralité et son électorat, récent par essence, peut se reformer… Pour l’élection présidentielle, il y a deux incarnations – certes égratignées – et une qui se construit besogneusement (celle de Xavier Bertrand). Il peut y avoir une surprise évidemment mais, pour l’heure, Macron, Le Pen et peut-être Bertrand ont évidemment encore plus d’atouts que les autres.
Concernant le Rassemblement National, si l’on a implicitement voulu croire qu’il faisait également contre-société. Or, depuis longtemps, le FN-RN a abandonné tous les outils de la contre-société et substitué les tweets à des publications comme National-Hebdo. Là où l’on vote massivement FN, on n’achète pas non plus massivement Présent par exemple. Ceci souligne bien le peu d’ancrage militant du parti de Marine Le Pen et l’une de ses importantes faiblesses.
Mais dans ce moment de fragmentation de la société voire de la décomposition de celle-ci qui interpelle sur la survie de la civilisation judéo-chrétienne, il s’avère nécessaire d’aller bien au-delà des analyses partisanes. C’est le cas de Christophe Guilluy (« L’abstention majoritaire est la conséquence de la sécession des élites »). Citant Christopher Lasch et son livre sur la sécession des élites (La révolte des élites et la trahison de la démocratie, publié en 1997), il écrit : C’est cette sécession non pas seulement des élites mais des catégories supérieures qui provoque l’autonomisation des gens ordinaires. C’est donc la sécession du haut qui provoque celle du bas pas l’inverse. En abandonnant le bien commun, en validant un modèle économique et sociétal qui n’intègre pas ou peu les gens ordinaires, le monde politique s’est déconnecté de la société elle-même. Il ajoute : L’absence de représentation culturelle ou politique, le refus d’entendre les demandes de la majorité (voir le référendum de 2005) a débouché sur des protestations multiformes, les gens ordinaires utilisant ce qu’elles peuvent pour dire « nous existons ». On utilise par exemple des référendums (le Brexit), des marionnettes populistes (Trump), on enfile un gilet jaune ou, aujourd’hui, on fait le choix de l’abstention pour dire « nous existons ». Ces contestations s’inscrivent dans le temps long. Ce qui est frappant c’est la solidité du diagnostic des classes populaires sur les questions du travail, des services publics et d’immigration ; une solidité qui révèle a contrario la versatilité des élites sur tous ces sujets. Pour l’auteur, cette abstention est l’expression de la colère populaire.
Certes, la société a toujours recélé un potentiel de conflits qui s’exprime par l’opposition politique mais aussi à certains moments par l’affrontement violent. Ce furent, entre autres, dans notre pays, les jacqueries, les Guerres de religion et les différentes révolutions qui mirent à bas des régimes. Aujourd’hui nous vivons très probablement des fractures encore plus profondes qui touchent à l’essence même de notre civilisation. Si la civilisation occidentale se caractérise comme une civilisation de la personne et donc par un respect particulier pour son humanité, pour autant ce respect est associé au bien commun. Or l’Occident depuis quelques décennies a basculé dans la société de l’individu porteur de droits quelle que soit sa position et quels que soient ces droits. L’idéologie de la déconstruction en est à la fois la cause et la conséquence. L’immigration et le refus de l’assimilation au sein de la société d’accueil prospèrent sur cette idéologie. Celle-ci touche aussi à d’autres comportements avec toutes les contradictions qu’impliquent ceux-ci. Dans un tel contexte toute démarche politique doit s’enquérir de l’évolution sociologique de la société non pour la suivre dans l’objectif d’accéder aux responsabilités pour la seule satisfaction d’y accéder mais pour définir et mettre en œuvre les voies du redressement face à une réalité sociale et aux éléments sur lesquels la volonté politique permet d’agir.