Revue de Presse du lundi soir de Michel Leblay
Eric Zemmour candidat à l’élection présidentielle ?
- Eric Zemmour, une ascension politique et médiatique
Il y a sept ans, à quelques jours près, paraissait, le 1er octobre 2014 Le suicide Français qui portait Eric Zemmour au rang de l’intellectuel penseur de son temps. Un temps suscitant toutes les inquiétudes pour l’avenir d’un pays qui avait atteint dans son histoire les sommets et qui se trouvait menacé dans son essence et dans sa civilisation.
Par des positions, considérées déjà avec suspicion, pour le moins, par l’univers médiatique dont il est partie prenante comme journaliste, l’opprobre ne pouvait que croître à l’égard d’un homme qui mettait en cause le dogme dominant, en fait celui d’une déconstruction sociale.
Ecarté ou marginalisé par certaines rédactions mais toujours présent au Figaro, Eric Zemmour devint à partir d’octobre 2019 l’acteur central d’une nouvelle émission de la chaîne CNews : Face à l’info. La dimension et la clarté d’analyses en écho aux préoccupations d’une large partie des Français étendirent encore une audience dont témoigne l’ascension de la chaîne auprès du public de téléspectateurs.
Au seuil de l’été 2021, quelques bruits ont commencé à courir sur une éventuelle candidature d’Eric Zemmour à la présidence de la République. Recueillant un faible pourcentage dans les sondages d’opinion, cette candidature pouvait être vue à l’époque comme un facteur de division par rapport à l’électorat d’une droite nationale. La situation a rapidement évolué vers la fin de l’été, aidée en cela par une décision du CSA contestable dans ses fondements et apparaissant comme une censure.
Aujourd’hui, sous réserve des parrainages nécessaires, la candidature d’Eric Zemmour paraît probable. Le premier acte d’une accession au champ politique à proprement parler est le débat avec Jean-Luc Mélenchon le 23 septembre 2020 précédant son arrivée à Budapest le lendemain pour participer au sommet sur la démographie. Il s’est entretenu avec Victor Orban et s’est affiché aux côtés de Marion Maréchal. D’une activité sans relâche, il était l’invité dans la matinée du 26 septembre de CNews pour un entretien remarquablement conduit par Sonia Mabrouk puis il est intervenu dans l’après-midi lors de la réunion organisée par le Mouvement conservateur.
S’agissant du débat avec Jean-Luc Mélenchon, chacun selon sa sensibilité politique y verra le succès de l’un ou de l’autre. Au-delà de cette approche partisane, il faut déjà y voir une première réussite fort bien analysée par deux articles d’Arnaud Benedetti publiés le 24 septembre, l’un sur Atlantico (Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour réinvestissent un champ du politique trop souvent rabaissé à des débats techniques par les autres), l’autre sur Figaro Vox (Débat Mélenchon-Zemmour : « Duel ou duo ? »). Il s’agit d’un retour à une vision politique à la hauteur de l’enjeu que représente l’élection présidentielle et au niveau auquel doit se situer un Président de la République. Arnaud Benedetti conclut ainsi son article publié sur le site Figaro Vox :
En fin de compte, ce débat à somme nulle, sans perte et sans gain pour les deux joueurs, opéra surtout comme le rappel qu’il n’y a de politique que dans l’entrechoc de la contradiction, comme si entre l’insoumis et l’agitateur intellectuel il n’y avait rien ou qu’un vaste marais indifférencié. Au moins les deux hommes étaient solidaires pour installer cette scène, à deux milles lieux des saccades chatoyantes du « en même temps », lequel fut le grand absent de cette soirée : à l’aune des inquiétudes, climatiques de l’un, culturelles de l’autre, il n’était qu’un épiphénomène, comme l’ensemble du champ partisan au demeurant, insignifiant aux yeux des duellistes, qui entendaient dans un même élan en tourner la page. Ce qui fut fait… le temps d’une soirée.
Ce qui fut fait… le temps d’une soirée, peut-être est-ce là la première interrogation quant à la suite de la campagne électorale. Comme certains observateurs l’ont déjà souligné, le plateau des candidatures déjà annoncées ne laisse pas apparaître la plus grande hauteur dans le débat surtout au vu des inquiétudes exprimées par l’opinion publique au travers de différents sondages et des périls encourus par une société en délitement. Est-ce le rôle d’un Président de la République de statuer sur la limitation de vitesse sur les autoroutes ? Le Gouvernement détermine et conduit la politique de la nation selon l’article 20 de la Constitution.
Certes, pour ce débat, l’un comme l’autre y trouvaient leur intérêt. Jean-Luc Mélenchon qui l’a demandé ne recueillerait que moins de 10% des suffrages exprimés selon les derniers sondages d’opinion. Il souhaitait donc affirmer une préséance au sein de la gauche. De son côté Eric Zemmour entrait de plain-pied dans le jeu politique compte-tenu de l’interlocuteur et surtout de la publicité médiatique qui a précédé le débat faisant de celui-ci la première joute de la campagne électorale.
- Si l’hypothèse d’une candidature d’Eric Zemmour se réalise, quel avenir possible pour cette candidature ?
Cette question doit être considérée par rapport à deux axes : l’offre politique, d’une part ; la demande, d’autre part. L’approche peut paraître banale mais elle prend un sens particulier au vu de l’état présent de la société française.
S’il subsiste toujours un partage entre une vision dite progressiste se reconnaissant dans la gauche et une conception dite conservatrice sensible à la tradition ou à l’héritage mais aussi libérale en économie, celle-ci se situant à droite, il n’empêche que l’évolution sociologique et économique de ces quarante-cinq dernières années a largement remis en cause cette division par rapport à ce qui la fondait à l’origine.
Dans son ouvrage publié en 1932, Les idées politiques de la France, Albert Thibaudet identifiait un concept qu’il nommait sinistrisme. Il signifiait un mouvement continu vers la gauche de la vie politique. Il est un fait que sous la IIIè République, la vie politique et le mouvement des idées ont évolué de la défense du principe républicain, puis celui-ci établi dans les esprits, jusqu’à la question sociale devenue un élément dominant. Par rapport à cette dernière, il s’est trouvé que des positions plus radicales ont été au fur et à mesure avancées. Ce fut le passage au marxisme avec l’opposition entre socialistes réformateurs et communistes révolutionnaires. Avec le temps, si ces derniers se sont implantés politiquement sans être à même d’imposer leurs vues car minoritaires et tenus à distance par les autres formations politiques, l’évolution de la situation matérielle de la population, particulièrement celle des plus pauvres, a éloigné tout idéal révolutionnaire. Paradoxalement, il faut reconnaître que les revendications exprimées par le Parti communiste et son relais syndical la CGT ont joué un rôle substantiel dans l’enrichissement des classes populaires détournant donc celles-ci d’une rupture révolutionnaire.
Avec la fracture économique du milieu des années soixante-dix, le drame de la gauche qui arriva au pouvoir en 1981, fut qu’elle ne sut répondre à l’inquiétude sociale. Ainsi François Mitterrand déclarait le 14 juillet 1993 :
Contre le chômage on a tout essayé.
Pour conserver une assise électorale, la gauche fit un choix en renonçant à la question sociale pour les réformes sociétales. Elle abandonnait ainsi une partie de son électorat traditionnel, celui des classes les plus modestes.
Cet électorat se tourna pour partie vers une nouvelle force politique qui avait émergé au début des années quatre-vingt, le Front National, devenu le Rassemblement National. Dans cette seconde version, cette force partisane voulait se situer dans un champ où elle répondait à la double inquiétude identitaire et sociale répandue notamment dans les catégories populaires. Dans un propos tenu sur la chaîne CNews, le 25 septembre 2021, Jérôme Sainte-Marie observait qu’au vu des enquêtes d’opinion et des résultats électoraux, 46% des ouvriers avaient voté pour le Rassemblement National soit un pourcentage supérieur à ce que réunissait le Parti communiste dans cette même classe sociale. Certes, depuis le temps où le Parti communiste se voulait le représentant de la classe ouvrière, les effectifs de celle-ci ont drastiquement diminué.
Les dernières échéances électorales comme les sondages d’opinion montrent l’érosion du vote en faveur du Rassemblement National éloignant celui-ci d’une perspective d’accès au pouvoir même s’il reste encore la première force d’opposition à Emmanuel Macron.
Pour le moment, alors qu’il n’est pas encore candidat, Eric Zemmour axe son propos principalement sur l’aspect identitaire en ayant néanmoins une approche large de celui-ci puisqu’il s’attache à vouloir restaurer une souveraineté démocratique en plaçant celle-ci au-dessus du pouvoir des juges et des règles imposées par l’union européenne. Si l’identité occupe une place centrale dans la période présente et donc l’avenir de la France, de la civilisation et de la culture qui la fondent, l’une des questions du point de vue d’un potentiel électoral porte sur la capacité à attirer la partie de l’électorat du Rassemblement National composée de catégories populaires, en attente de solutions quant à la précarité économique. En effet, pour progresser de manière significative dans les intentions de vote, il est indispensable qu’il y ait un basculement de cet électorat. Il faut observer que ces deux éléments, identitaire et économique, s’ils relèvent de domaines distincts, ne sont pas sans liens du point de vue de l’instabilité qu’ils provoquent. La mondialisation et la perte de souveraineté sont loin d’être sans rapport avec la désindustrialisation du pays.
Si le discours doit être élargi pour répondre aux défis actuels et à la vision que doit en avoir le chef de l’Etat, Eric Zemmour bénéficie d’atouts certains. L’homme montre une indiscutable détermination dans un contexte marqué par l’impuissance du pouvoir politique où la gauche s’est repliée sur une idéologie permissive et pour une partie d’entre elle complaisante à tout ce qui déstructure la vie sociale. Quant à la droite parlementaire, elle se cherche. Si elle s’unit à l’occasion du prochain congrès des Républicains, elle ne proposera qu’un candidat sans véritable charisme et aux propositions opportunistes. Il en résulte, au vu des sondages, des pourcentages de suffrages recueillis fort limités par chacun des candidats. Au plus haut, Emmanuel Macron ne réunit qu’un quart de l’électorat, Marine Le Pen, au mieux un cinquième, le candidat des Républicains aux environs de 15% et, pour le moment, aucun candidat de gauche n’atteint 10% des suffrages. Si bien que la perte de quelques pourcents par l’un et le gain par un autre peut être l’amorce d’une dynamique. C’est d’abord avec Marine Le Pen qu’Eric Zemmour candidat se trouvera en concurrence. L’électorat de la première restera-t-il fidèle en nombre suffisant ? Cela favorisera-t-il par simple arithmétique le candidat des Républicains ou celui-ci subira-t-il aussi une érosion de son potentiel électoral ? Face à ce qu’il pourrait considérer comme une menace l’électorat de gauche se mobilisera-t-il ? Quant à Emmanuel Macron, il demeure pour l’instant dans une situation relativement confortable même si sa base électorale est faible pour augurer d’un second mandat qui ne soit pas à l’image du premier.
S’il s’avère difficile à sept mois de l’élection de faire des prévisions compte-tenu des évènements qui peuvent survenir et d’une prise de conscience des enjeux par l’opinion au fur et à mesure de l’approche de l’échéance, il n’empêche qu’une candidature d’Eric Zemmour du fait de l’importance des problèmes posés et de la dimension de la personne devrait marquer la campagne électorale. Elle obligera ses adversaires à se situer par rapport aux thèmes avancés par celui qui n’est encore aujourd’hui que journaliste, certes, à grand succès.
Pour la droite, qu’il s’agisse des Républicains ou du Rassemblement National, l’enjeu est essentiel. Si Eric Zemmour, candidat, se maintenait au niveau que lui accorde les sondages actuellement réalisés, ces formations quoique affaiblies surtout pour les Républicains conserveraient une position suffisamment représentative. En revanche, s’il progressait, entamant leur capital électoral, voire l’égalant ou le dépassant, il s’agirait d’un nouveau bouleversement politique qui conduirait inéluctablement à des recompositions.
La prochaine élection permettra donc de mesurer par les résultats constatés l’importance pour l’opinion publique du thème de l’identité.

